Espagne

Baléares vs Canaries : le match en 6 rounds

Baléares vs Canaries : le match en 6 rounds

À l’ouest, les Canaries, filles de l’Atlantique au large de l’Afrique. À l’est, les Baléares, si délicieusement méditerranéennes. Entre elles, une longue diagonale se comptant en mille nautiques. Un trait d’union entre deux Espagne, plus long que la distance séparant Paris de Stockholm. Deux mondes presque. Difficile de départager ces deux archipels qui constituent un ensemble hétérogène. Au sein même des Baléares, Formentera et Ibiza présentent des caractéristiques différentes, au même titre que la canarienne Lanzarote n’a que peu en commun avec sa sœur La Gomera. Voici néanmoins quelques éléments si votre passeport hésite.

 

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Sur la terre…

Voyons d’abord ce qui rapproche les Baléares des Canaries, et inversement. Font-elles partie du royaume espagnol ? Assurément. Sont-elles des territoires insulaires ? Tout aussi oui. Voilà pour l’essentiel. Nul besoin d’être titulaire d’une chaire de géographie pour relever les différences topographiques des deux archipels. Les origines géologiques des Canaries plongent aussi profondément dans le temps que les racines de ses volcans s’enfoncent dans l’océan Atlantique. Les paysages lunaires de Lanzarote comme l’activité récente du volcan Tajogaite sur l'île de La Palma en font une destination hautement photogénique. Son climat – nous y reviendrons – offre à la végétation de l’archipel une dimension exotique et colorée.

Qu’en est-il des Baléares ? Doté d’une nature au pur esthétisme méditerranéen, l’archipel donne à voir sa sainte trinité en technicolor : le bleu des cieux comme de la mer, la blancheur de la rocaille qui y plonge en dégradé et le vert d’une végétation rase de garigue dont le pin parasol demeure le rare relief.

Ainsi, en matière de charme, les deux archipels possèdent chacun leurs atouts et leurs atours.

Montagnes sur l'ile de La Gomera dans les Canaries

@Ross and Helen/stock.adobe.com

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…comme au ciel

Inéluctablement, lorsque l’on pense aux îles espagnoles, on imagine un climat doux et un soleil radieux. L’image d’Épinal n’est pas dénuée de sens, tant pour les Canaries que pour les Baléares. L’archipel canarien semble vivre un éternel printemps grâce à une température moyenne de 22°C et un taux d’ensoleillement de 4800 heures par an. Une véritable prescription de vitamine D. Par leur position géographique, les îles des Canaries présentent néanmoins quelques disparités et pas moins de trois climats : subtropical, subdésertique et subalpin.

Des chiffres qui n’impressionneront guère du côté de Majorque et Minorque, où la faible amplitude thermique et l’ensoleillement avantageux sont des atouts tout autant usités dans les brochures touristiques. Climat méditerranéen oblige, l’on y passe d’un hiver clément à un été chaud et sec, tout en supportant quelques averses au printemps et en automne.

Vu du ciel, le match entre les deux archipels ne débouche sur aucun gagnant, ou plutôt sur aucun perdant : il n’y pas vraiment de mauvaise période pour s’y rendre.

 

Femme a l'avant d'un bateau sur la mer

@Nuria Val & Coke Bartrina

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La vie aquatique et la terre patrie

Avec des climats aussi propices, difficile de résister à l’appel du grand air ou de l’eau vive. Assurément, les Canaries présentent un terrain de jeu foisonnant. La Gomera, avec sa forêt primaire unique au monde, ses centaines d’espèces florales et ses spécimens de l’ère tertiaire, est l’île idoine pour les randonneurs. Si le vert n’est pas votre couleur, privilégiez Lanzarote et tracez votre chemin au milieu des paysages noirs et lunaires de cette île hautement volcanique. Les plongeurs en eau libre privilégieront El Hierro pour ses fonds aux formations sublimes et sa vie marine fascinante. En restant dans l’eau sans forcément y plonger, Fuerteventura a quelques atouts. Avec plus 150 kilomètres de plages, elle est autant un paradis balnéaire qu’un repaire de surfeurs de tous niveaux.

En parlant de paradis balnéaire, les Baléares ne bafouillent pas. De crique confidentielle en plage m’as-tu vu, de sable blanc en galet poli, l’archipel est un pousse-au-farniente de première catégorie. Les Baléares proposent également quelques sites de plongée remarquables, comme à Formentera ou sur l’île de Cabrera. Le nautisme y est une activité tout à fait commune : kite surf, paddle board mais aussi voiliers qui bénéficient de belles conditions d’initiation à la navigation. On le sait moins, mais les Baléares sont fameuses pour s’adonner à la marche. Majorque, notamment, présente de superbes sentiers au fil de la Serra de Tramuntana, classée l’Unesco.

Aussi, les deux archipels donnent toutes les raisons de prendre le grand air et le large. Si l’on devait se mouiller (sic), on dirait que les Baléares conviendront mieux pour le farniente et que les Canaries iront comme un gant aux amateurs d’aventure.

Femme avec des instruments de plongée à la mer

@Faustine Poidevin

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À manger et à boire

Que serait voyager sans manger ? Un errement vain et futile répondront certains. Heureusement, il existe bien des raisons de trouver son bonheur gustatif en Espagne, et notamment dans les cuisines des deux archipels qui nous intéressent. Dans celles des Baléares, on hume les influences arabes, juives et valenciennes un peu partout. Une gastronomie méditerranéenne qui fait notamment la part belle au pain, frotté à l’ail, à la tomate ou garni de légumes, de fromages ou de charcuteries. Parmi ces dernières, la sobrassada (une saucisse de porc au piment doux) tient une place prépondérante. Tous ces éléments se retrouvent à la carte des bars à tapas en compagnie de champignons, d’olives, d’anchois ou autres beignets aussi gras qu’appétissants. Les dimanches de fête, on dégustera aussi bien un asado de lechona (cochon de lait rôti) qu’une caldereta de llagosta (comme une bouillabaisse mais à la langouste), selon qu’on opte pour la terre ou pour la mer. Minorque dispose aujourd’hui de son propre fromage AOC, le queso de Maó. Pour conclure sur une note sucrée, on se laisse tenter par la grande spécialité commune à toutes les îles : l'ensaimada. Cette brioche de pâte feuilletée au saindoux est roulée et saupoudrée de sucre, et parfois même fourrée de crème pâtissière. Les crespells à Minorque et les robiols de Majorque complètent la carte des douceurs. Côté boissons, la cerveza tient une place prépondérante durant les heures les plus chaudes. Mais le vin n’est pas en reste et chaque île s’y est mise.

À plus de 2000 kilomètres de là, les Canariens s’affairent à leur tour aux fourneaux dans cette version de « Top Jefe, le combat des archipels ». Par sa situation géographique davantage isolée de la mère patrie, l’archipel des Canaries a dû développer une sorte d’autosuffisance non dénuée d’ouverture au monde. Et même au nouveau monde, car on trouve ici les antiques versions de nos pommes de terre. Ramenées des Andes par les premiers voyageurs transatlantiques, elles sont devenues la base de l’alimentation des îles. Le plat le plus emblématique de cette fusion ancien/nouveau monde est Las papas arrugadas, des pommes de terre ridées par la cristallisation du sel sur leur peau. On les trempe allégrement dans le mojo rojo ou verde, des sauces pimentées qui accompagnent de nombreux mets locaux, des viandes aux poissons. Autre star de la cuisine canarienne, le gofio est une farine de blé et de maïs qui sert régulièrement à épaissir sauces et soupes. Poissons et crustacés tiennent aussi le premier rôle sur les menus, notamment le poulpe, le calamar ou la sardine. Côté viande, c’est ici aussi le cochon qui regroupe le plus de suffrages, suivi de près par le poulet et la chèvre. Lorsqu’il fait froid, les Canariens préparent le pucherio canario, le pot-au-feu local, composé de différentes viandes tendres et de légumes. Côté liquides, les Canaries se démarquent avec un rhum local développé depuis le XIXe siècle mais aussi quelques microbrasseries ainsi qu’une grande tradition viticole.

Tout ceci lui donne un supplément d’âme dans ce match de gourmets. Néanmoins, concernant la gastronomie, le résultat nul semble équitable tant les assiettes sont de part et d’autre appétissantes.

Table de pique-nique aux Baléares

@Faustine Poidevin

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Le sens de la fête

De nombreux éléments constituent l’identité d’un territoire et d’une population, puis composent par là même l’intérêt touristique d’une destination. Outre la géographie, le climat et la gastronomie, attardons-nous sur d’autres aspects davantage culturels. De tradition catholique, les deux archipels voient encore leurs calendriers rythmés par les célébrations religieuses. Mais pas que. Aussi, les habitants des Baléares célèbrent aussi bien Sant Antoni y el dimoni en se déguisant en démons, que l’Épiphanie avec l’arrivée des Rois Mages à Palma de Majorque. Que ce soit lors d’Es Firó à Soller en mai, Las Festes de la Patrona de Pollença en août ou la fête de l’Étendard en fin d’année, les autochtones commémorent également la reconquête des îles contre l’occupant maure au cours du XVIe siècle. Moins guerrière, la Mare de Déu de la Gràcia est célébrée à Mahón (Minorque) par des spectacles et courses équestres.

Côté Canaries, on ne présente plus les célèbres carnavals de Las Palmas de Gran Canaria ou de Santa Cruz de Tenerife, tout en couleurs et souvent extrêmement prisés. Pour plus de confidentialité (encore que), on privilégiera la fête d’Agaete La Rama, une procession dansante, une branche à la main, jusqu’à la Vierge. Cette dernière est tout autant au centre de l’attention lors des festivités de la Virgen del Pino, Virgen de la Candelaria ou Virgen de los Nieves. Voilà pour l’essentiel des fêtes traditionnelles. En ce qui concerne la vie nocturne, Ibiza et les Baléares ont quelques atouts bien connus de la jeunesse européenne comme de la jet-set mondiale. Soirées électro, DJ set mais aussi repaires lounge plus chill, il y a en pour tous les goûts. Les Canaries, si elles n’ont pas à rougir de l’atmosphère de leurs nuits, présentent un visage plus familial et tranquille.

Fondation Pilar et Joan Miro

©Lorenzo MOSCIA/ARCHIVOLATINO-REA

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L’histoire de l’art et l’art de l’histoire

Si les Baléares ont été tour à tour carthaginoises, romaines, wisigothes, arabes, ibères, anglaises et même françaises (ouf !), ses vestiges historiques les plus prisés sont pourtant antérieurs à toutes ces prestigieuses civilisations. Minorque, et dans une moindre mesure Majorque, présentent une multitude de sites préhistoriques, les talayots, qui ont donné leur nom à cette période « talayotique » (entre 1600 et 800 av. J.-C.). Plus proches de nous dans le temps, comment rester insensible face à l’élégance du palais royal de La Almudaina ou de la cathédrale de Palma de Majorque, qui doit sa structure en fer forgée suspendue au plafond à Gaudí ? Ou devant les œuvres de la Fundación Pilar y Joan Miró, à Palma de Majorque, installée dans l'ancien studio de l'artiste ? Ou encore devant les perles de la célèbre usine perlière Majorica, créée en 1809 ?

Longtemps, les Canaries n’ont été qu’une escale sur la route du Nouveau Monde. Colomb y a trouvé des vivres et une épouse avant ses voyages transatlantiques. Aujourd’hui, il n’est pas insensé d’y venir pour son histoire et sa culture. Un nom résonne particulièrement ici, celui de César Manrique (1919-1992), qui a su développer son art en harmonie avec l’univers volcanique de Lanzarote. Son héritage est à admirer à la Fondation qui porte son nom, à Tahiche. Au fil des îles, on se perdra avec délice dans le centre historique de La Laguna (Tenerife) ou de Betancuria (Fuerteventura), on visitera le château de San Cristóbal (Tenerife) ou la Casa de Colón (Gran Canaria), avant d’admirer les superbes vignobles en terrasse de La Geria (Lanzarote) et de tendre l’oreille pour écouter le langage sifflé de La Gomera, classé au patrimoine immatériel de l’humanité. En remontant plus loin dans le temps, l’archipel montre encore les traces des aborigènes canariens plus de deux millénaires après la fin de leur civilisation.

Là encore, des premiers peuplements aux artistes contemporains, les deux archipels présentent un panel culturel et historique d’un intérêt équivalent.

 

Par

OLIVIER ESTEBAN

 

Photographies de couverture : @Tolo Balaguer/Adobe Stock et @Salva Lopez